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lundi 19 septembre 2016

L'air du temps (Une photo, queslques mots # 71)



 Romaric Cazaux

Les aventures de Georges ont débuté ICI


Georges leva le nez de son écran et regarda la mer. Elle s'agitait plus qu'hier. Cela le fascinait, cette immense étendue, tellement familière maintenant et pourtant si surprenante de jour en jour. Il ne s'en lassait pas. 
Une bourrasque plus soutenue lui tira un léger frisson. Il eut le réflexe de prendre sa veste sur le dos de son siège mais se retint. Il n'allait pas jouer les papys frileux alors que Denise, elle, était en manches courtes et supportait très bien cette "brise", comme elle la nommait. 
Ah, Denise! 
Il contempla un instant son profil gracieux, les plis de son front concentré. Toute son attention était portée sur son smartphone. C'est elle qui lui avait fait découvrir ces appareils-là. 
Il l'avait rencontrée, et sa vie avait changé. 

Cela faisait à peine six mois qu'il avait fugué de sa maison de retraite. 
Il se revoyait encore, le journal à la main, épluchant les annonces immobilières, à la recherche d'un logement où dormir à l'abri le soir même. Il avait trouvé un meublé, dans un quartier discret, et toutes ses économies étaient passées dans le paiement de la caution. 
Le lendemain, au supermarché, un peu paumé, il était tombé nez à nez avec cette dame élégante, à qui les lunettes et les cheveux blancs donnaient un air encore plus distingué, mais qui pestait, dans un langage fleuri qu'il n'aurait pas cru entendre de sa bouche, contre les produits placés sur les rayonnages les plus élevés. 
N'écoutant que sa galanterie naturelle, il s'était saisi du produit d'entretien convoité et le lui avait tendu, timidement. 
Denise, puisqu'elle lui avait donné son nom illico, s'était avérée être une femme particulièrement bavarde et dynamique, et accessoirement, sa voisine de l'immeuble d'en face. 
Ils avaient pris l'habitude de se guetter, se saluant au supermarché, puis rapidement se retrouvant à la terrasse d'un troquet pour boire un café. 
Georges revivait, retrouvait ses vingt ans et se sentait libre comme jamais. 

Bien sûr, ses enfants l'avaient sermonné, engueulé, même, lui intimant l'ordre de rentrer immédiatement à la maison de retraite. Mais au téléphone, et ne sachant pas où le trouver, que pouvaient-ils faire? "Plutôt crever", avait-il répondu, avant de raccrocher. 
Depuis deux mois, Denise partageait sa vie et son petit appartement. Après tout, pourquoi dilapider l'argent par les fenêtres en payant deux loyers, alors qu'ils étaient toujours ensemble? Georges avait pensé "toujours ensemble, sauf la nuit...". Il faut croire qu'elle avait su lire dans ses pensées, et, avec un pragmatisme désarmant, Denise lui avait fait part de ses réflexions. 
Elle avait totalement bousculé ses habitudes, lui imposant un abonnement internet et un téléphone connecté, ses produits de beauté dans la salle de bains et ses programmes télé à l'eau de rose. Il avait cédé à tout, de bon coeur. 

S'il n'avait pas vu tout de suite l'intérêt de la connexion internet, il reconnaissait volontiers que ça passait le temps. Et puis, avec ça, il gardait contact avec ses petits enfants. C'était Mélanie, sa dernière petite-fille de quinze ans, qui lui avait suggéré de devenir "ami" avec elle sur Facebook. Alors qu'il passait son coup de fil hebdomadaire à son fils (seule concession accordée pour avoir la paix), c'est elle qui avait répondu. Bon dieu qu'elle lui manquait ! 
Mais la gamine avait de la ressource. Elle lui avait expliqué la démarche, pour se créer un compte, lui avait trouvé un pseudo qui faisait "jeune", "pour ne pas éveiller les soupçons", avait-elle précisé, et depuis, il suivait toute la vie de l'adolescente à travers son écran. S'il était dubitatif su l'intérêt des "selfies", il devait reconnaître que les réseaux sociaux étaient une révolution extraordinaire.

Denise avait voulu partir en vacances. Comme tout le monde, selon elle...
Et aujourd'hui, il se trouvait là, sur cette plage, en compagnie de celle qui, il l'espérait, partagerait le reste de son existence, à respirer les embruns, à ne penser à rien, à revivre, enfin.  




71e participation à l'atelier de Leiloona, Une photo, quelques mots, sur Bric à Book. 
Un texte qui a été une évidence à écrire!

lundi 5 septembre 2016

Seras-tu là? (Une photo, quelques mots # 70)

Julien Ribot



Echo de mes pas dans la rue
Décompte des numéros sur les façades
Battements de mon cœur chamboulé
C’est là.

Grincement du portillon de l’allée
Silence assourdissant des vieilles pierres
Caresse de mes doigts sur les murs écaillés
Suis-je la première?

Senteur âcre de la poussière humide 
Souvenirs puissants brouillant ma vision
Promesses d'adolescents trop vite prononcées
N'as-tu pas oublié?

Ombre d'une silhouette derrière le vélo
Souffle court, qui ne peut franchir mes lèvres
Espoir enfoui renaissant dans l'instant
Est-ce toi? 





Enfin la rentrée a du bon! 
L'atelier de Leiloona, Une photo, quelques mots, reprend du service sur Bric à Book. 
Je pensais ne pas avoir le temps d'écrire... et finalement... 

lundi 27 juin 2016

Brûlant retour (Une photo, quelques mots, # 69)

 © Claude Huré

Partir, mettre les voiles, sentir le vent fouetter mon visage. 
Partir. 
Loin vers l'horizon, loin de l'agitation. 
Partir. 
Partir pour mieux revenir

Flamboyante fusion du ciel et de la terre

Coucher de soleil triomphant de la mer agitée
Moment idéal pour rentrer. 
Rentrer au port, rentrer chez soi. 
Retrouver la chaleur de tes bras. 
Te savoir, guettant mon retour, alanguie
La tiédeur de l'air rafraichissant notre lit. 

Jeter l'ancre, se hâter, fébrile
Eprouver, déjà, tes caresses et ton rire
Te retrouver, serein et impatient
Toi qui, depuis six mois, m'espères, me guettes et m'attends.


 

69e participation à l'atelier Une photo, quelques mots, de Leiloona.

lundi 20 juin 2016

Somewhere, under the rainbow (Une photo, quelques mots, # 68)

En pure blonde étourdie, trop occupée par son travail, j'ai loupé le rassemblement d'hier, celui qui réunissait Leiloona et quelques participants de son atelier du lundi, "Une photo, quelques mots". J'ai même zappé de préciser qu'on pouvait y lire mes textes... 
Si la période n'avait pas été si chargée, je serais venue me faire une place parmi les présents, avec un plaisir particulier.... 
Mais tant pis, ce sera pour une autre fois. 
L'important, c'est d'être là, si ce n'est tous les lundis, mais au moins régulièrement...  



- Mesdames, Messieurs, s'il vous plait, on me regarde...
Jamais, depuis le début de sa carrière en tant que photographe, Julia n'avait vu groupe plus dissipé, plus éparpillé et plus joyeux que celui-là. Autant dire qu'ils dénotaient, au regard du quartier très chic où le couple avait décidé de célébrer la cérémonie civile.
Elle profita des derniers rires des invités pour parfaire son cadrage. Le ciel faisait grise mine, et assombrissait le bâtiment imposant de la mairie devant lequel se tenaient les juste-mariés et leurs invités. La pluie leur offrait un moment de répit qui ne durerait pas, elle le savait.
Le groupe se disciplina enfin et Julia tenta une dernière consigne : 
- Vous êtes prêts? On se tient droit, on sourit... 
- Oh, regardez, un arc-en-ciel!  
Par cette simple phrase, les efforts de Julia furent réduits à néant. Le témoin venait de semer le trouble parmi la vingtaine d'invités. 
- C'est magnifique, lança celle qui semblait être la mère du marié. 
Cette apparition quasi féérique avait au moins le mérite d'avoir fait taire les plus bavards. Ils observaient le phénomène, émus, comme s'ils en saisissaient à l'instant la force et le symbole.
Alors Julia tenta le tout pour le tout : 
- C'est inespéré! Profitons-en. S'il vous plait tout le monde, en place! Vite!
Les invités s'empressèrent d'obéir, rentrant sagement dans les rangs. 
Au moment où Julia appuyait sur le déclencheur, Etienne et Frédéric, les mariés, échangèrent un baiser fiévreux, à en perdre le souffle. 


lundi 30 mai 2016

Peur panique (Une photo, quelques mots # 67)



 © Leiloona

Le verre d'eau que Victoria tenait dans sa main lui sembla d'un coup trop glacé 
Elle resta interdite devant le spectacle que la pièce lui offrait. 

Note pour plus tard : toujours visiter l'appart' d'un mec avant de rejoindre sa piaule. Faire semblant de chercher la salle de bains, les toilettes, et hop, un petit tour d'horizon... Cela permet de savoir un peu mieux à qui on a affaire.

Victoria ne pouvait détacher ses yeux du bureau massif baigné de lumière. La poussière dansait dans le halo des rayons de soleil traversant la fenêtre.
Elle revit instantanément toutes ses humiliations de collégienne : le regard méprisant de sa prof déchirant son cahier, parce que, bien sûr, elle avait tout faux ; les agaçants "mais enfin, c'est facile!" de sa frangine à l'heure des devoirs... et cette trouille paralysante lors des contrôles. 

Elle frissonna. Evidemment, quand on se balade en petite culotte dans un appartement inconnu, c'est qu'on n'a pas prévu de trainer longtemps hors du lit.  

Des instruments d'un autre âge, époque qu'elle pensait révolue.
Un court instant, la jeune femme se demanda qu'elle aurait été sa réaction s'il avait voulu utiliser l'un de ces instruments de torture au beau milieu de leurs ébats. 
Cette pensée lui fila un haut le coeur. Elle en eut la chair de poule. 

De vieux papiers qui ressemblaient à une carte... même pas un ordinateur.
Bon sang, mais qui était-il? 
Bien fait, ça lui apprendrait à se laisser embarquer par le premier type venu croisé dans un bar. Chez lui, en plus. 
Mais ce gars... il l'avait charmé en un instant. 
 
C'était trop beau pour être vrai. Il était trop parfait pour être honnête. 
Cela cachait forcément un truc pas net. 

Voilà, c'était ça. il n'était pas simplement prof de maths ou savant un peu fou. C'était sûrement une espèce de pervers, psychopathe tueur en série, qui mutilait ses victimes à coups de compas, qui mesurait, équerre en main, les angles des membres qu'il allait fracturer, ou la longueur des morceaux qu'il allait découper. 

Il fallait qu'elle se tire d'ici. Tout. De. Suite. 
Merde... Mais qu'avait-elle fait de ses fringues?  


Affronter son aversion pour les Maths grâce à une photo, ça c'est fait
Merci Leiloona, parce qu'en plus, je me suis bien amusée!  

lundi 23 mai 2016

Reconstruction en cours (Une photo, quelques mots # 66)



 © Vincent Héquet

La dernière marche de l'escalier craqua alors que Stéphane atteignait les combles de la maison. Il venait faire un dernier repérage avant d'attaquer le dernier chantier de la maison d'Emma.
Emma...
 
Il y a quelques mois encore, il observait sa silhouette à la dérobée, s'émouvait de chacun de ses gestes, respirait son parfum même quand elle avait quitté la pièce depuis longtemps. 
Il était fou amoureux et aurait tout fait pour elle. 
Tout, même être le témoin silencieux de ses projets avec David et le chef des travaux de la ruine qu'ils avaient achetée. 
Il était fou amoureux et malheureux comme les pierres. 

Il connaissait si bien son visage, qu'il décodait parfaitement la moindre de ses réactions, la moindre ombre dans ses yeux. 
Alors il avait osé. Osé lui demander si elle était heureuse, avec David. 
C'était dingue, insensé. 
Il savait qu'il pouvait, par cette phrase, tout perdre.

Elle avait avoué ses doutes sur cet achat (peu réfléchi) au milieu de nulle part, ses craintes pour l'avenir. 
Quand elle eut fini de se confier, il l'avait embrassée, s'attendant à recevoir la gifle la plus magistrale qu'il eut jamais connu. 
Elle n'en fit rien. Elle s'était laissé faire. Mieux : elle lui avait rendu son baiser. 

Tout était allé si vite ensuite. 
David et elle s'étaient séparé, il avait quitté la maison, lui laissant endosser la galère des travaux et le crédit. Elle avait assumé. 
Stéphane avait été présent. Tout le temps. 
Mais il ne s'était pas imposé. 

Trois mois plus tard, elle avait fait le premier pas. Il n'était plus jamais reparti.

La dernière marche de l'escalier craqua derrière lui. Les mains d'Emma entourèrent sa taille. 
Il contemplait la dernière pièce encore en chantier de la maison. 
De sa maison. 
Celle qu'il partageait avec Emma.

http://www.bricabook.fr/

Troisième épisode des aventures d'Emma, David et Stéphane. 
Les précédents sont ICI (atelier 46) et LA (atelier 49)

lundi 16 mai 2016

Expérience inédite (Une photo, quelques mots # 65)

© Jérôme Bosch, « Le jardin des Délices », Prado à Madrid

Oh merde, ça y est... 
Ca a marché! 
Des années d'études, de travail, et d'échecs pour enfin parvenir à une transformation totale.
C'est bien moi, là? Je suis un rat.
Vise un peu la queue, n'empêche... si j'en avais eu une comme ça avant... enfin, aux mensurations proportionnelles à ma taille, j'veux dire, sinon ça craint. Avec ça, Mathilde m'aurait probablement regardé autrement.

Bon, Fred, réfléchis. 
Et maintenant, je fais quoi? 
C'est bien beau les expériences inédites, mais on me croirait parachuté dans "Chérie, j'ai rétréci les gosses", version mutation génétique. 
Ce serait déjà pas mal que je puisse descendre du perchoir sur lequel ma chaise de bureau me donne l'impression d'être perché. 
Ah ça a l'air simple, comme ça... mais qu'est-ce que c'est haut! 

J'entends du bruit. On vient. 
Tous mes sens sont en alerte. 
C'est Mathilde, son parfum me titille le museau. 
Elle s'étonne de trouver ma chaise vide. 
Et puis elle me voit. 

"Comment t'es arrivé là, toi? Tu crois que tu vas échapper à ton sort?"
Oh mon dieu, ses seins... 
Contre plongée sublime dans son décolleté quand elle se penche vers moi.
Ses mains m'empoignent et me guident vers elle. 
Ma queue se dresse, je suis au plus près du paradis.

"Allez, viens, j'te ramène à la maison." 
La maison? 
Non, non, Mathilde, ne fais pas ça. 
Regarde-moi. Tu ne comprends pas? 
Pitié, pas ça, s'il te plait!!

Je m'agite, je griffe, mais elle me serre plus fort. 
Bientôt ses doigts me lâchent et j'atterris sur une paille humide et nauséabonde. 
Dix paires d'yeux me scrutent tandis que Mathilde referme la cage.  



Participation originale, cette semaine, à l'atelier de Leiloona, puisque la photo de la semaine n'en est pas vraiment une. Il s'agit d'un détail d'un tableau de Jérôme Bosch. 
J'ai cogité longtemps, mais je me suis bien amusée!

lundi 18 avril 2016

Métiers à risques, postes à pourvoir (Une photo, quelques mots # 64)



© Kot

Une salle d'attente quasiment vide.
Une télévision passe en boucle une vidéo de coaching : conseils en développement personnel. 

- C'est la première fois que vous venez? 
- Oui. Cela se voit tant que ça? 
Ses lèvres esquissent un sourire un peu triste. 
- Non, non, mais vous semblez nerveux, c'est tout. Vous êtes là pour quel poste? 
- Celui de coupable. 
- Vous? Coupable de quoi? Détournement d'argent? 
- Oh, non. On ne les condamne à rien, ces gens-là. Je veux qu'on m'inculpe de vol avec violence, de meurtre, de viol... je veux la perpétuité.
Silence gêné. 
- Vous n'avez pas peur de la prison? 
- Non. Je me sens prêt. Je me suis beaucoup entraîné. Chez moi, j'ai vécu une semaine dans un placard, ça s'est bien passé. 
Un temps. 
- Et vous? Pourquoi êtes-vous là? 
- Je postule pour être crash test humain. 
- Oh ! Mais c'est vraiment risqué, ça!
- Pas vraiment, en fait. Avec le niveau de sécurité des voitures d'aujourd'hui, ça n'est pas plus risqué qu'un tour de Space Mountain. 
- Ah bon... mais quand même... en tous cas, bravo. Je ne sais pas si je pourrais supporter la douleur, à votre place. 
-  Vous savez, dans la majorité des cas, vous êtes inconscient quand ils vous sortent de là. Ensuite, à l'hôpital, on vous gave de médocs et vous ne sentez rien. La rééducation, c'est le plus difficile. Des mois avant d'y retourner, si tant est qu'on vous reprenne. 
- Je comprends. 
Une jeune femme toute vêtue de blanc annonce le numéro 64. L'aspirant coupable se lève. 
- Vous croyez qu'il sera pris? 
- Je ne sais pas. De quoi est-il question exactement? 
- Du gars, là. Il veut être coupable. 
- Désolée, monsieur, je ne vois pas de quoi vous parlez. 
Un temps. 
- Et vous, c'est pour quoi? 
- Aucune idée. Je ne sais vraiment pas ce que je fais là. 
- Madame, vous êtes sûre que ça va? 
- Enfin, laissez-moi, à la fin, je vous dis que je n'ai rien fait ! 
- Excusez-moi, je ne voulais pas... 
- Oh, non, aucun problème. C'est moi. En fait, je m'entraîne. A ne pas savoir ce dont on me parle. A faire l'innocente et la victime.  
- Ah, d'accord... Mais pourquoi ? 
- Je suis là pour l'annonce 752 : recherche jeune femme, la trentaine, bien sous tout rapports, qui sache mentir et dissimuler ses émotions. Expérience en comptabilité internationale recommandée. 
- C'est quel job? 
- Femme d'homme politique. Dites... j'étais bien? Je veux dire, tout à l'heure, quand j'ai fait semblant de ne pas vous répondre, c'était bien? Convaincant? 
-  Ah, ça... Oui... Oui, oui, c'était bien. 
La jeune femme en blanc réapparait. 
- Le numéro 65, c'est moi. Bon, ben... j'y vais. Au revoir, Madame. 
- Au revoir, Monsieur. Bonne chance ! 
- Merci. A vous aussi.  


Une 64e participation aux accents absurdes, à l'atelier de Leiloona. Absurde comme ce que j'ai vu à travers la photo de cette salle vide. 
Une salle vide qui m'a immédiatement fait penser à une salle de réunion. 
Une participation directement inspirée d'une nouvelle de Martin Page "Vocation pour une occupation perpétuelle", publiée dans le recueil La Mauvaise habitude d'être soi : l'histoire du coupable, c'est la sienne.
Ma petite tête a fait le reste.  

lundi 11 avril 2016

(Une photo, quelques mots # 63)


 Romaric Cazaux

Les conversations vont bon train dans la bibliothèque. 
J'entends le rire d'Eléonore, rire d'insouciance et d'innocence, de celle qui a encore un pied dans l'enfance. Est-ce avec lui qu'elle rie? Serait-il réellement charmant et sympathique?  
Est-il grand? 
Mes nombreux rêves ont construit une image parfaite : une stature carrée, solide, mais pas trop imposante. Des cheveux bruns, et des yeux clairs, insolents, qui posent à eux seuls des milliers de questions que la décence ne peut formuler.

Passer la porte est pour moi une épreuve. 
Mère m'a mis dans la main ce panier, me pressant de l'inviter à découvrir le domaine. "Pour votre collation", a-t-elle dit. "Et tâche de te montrer aimable et courtoise", n'a-t-elle pu s'empêcher d'ajouter. 

Mais comment le pourrais-je? 
Je ne le connais pas et pourtant les projets s'élaborent... On le dit élégant et de bonne compagnie. On m'imagine dans une longue robe blanche au col de dentelle, on me bâtit un avenir et je n'ai pas mon mot à dire. 
Un avenir en tous points satisfaisant.
Un mari riche, puissant, pour prendre les rênes et redresser les finances du domaine.  
J'en suis l'héritière et je ne peux le diriger. 
Maudites convenances et détestables lois.
On me vole ma vie.

Un dernier pas et je saurai. 
Déjà j'aperçois une silhouette malingre et une chevelure grisonnante.


63e participation à l'atelier d'écriture de Leiloona, Une photo, quelques mots, sur Bric à Book.

lundi 14 mars 2016

Rouge chagrin (Une photo, quelques mots # 62)


© Yannick Debain

Quinze ans déjà que j'entends parler de toi. 
Quinze ans qu'on me dit que je te ressemble. 
Et j'en crève. 
Comment je le saurais, moi? Je ne t'ai jamais vu. 
Juste des photos de toi. Partout. 
On me parle de toi tout le temps. 
Mais pour moi tu n'es qu'un inconnu.

Ma mère ne sait pas que je suis là. 
Elle n'aurait pas voulu venir. 
Elle m'en aurait même dissuadé.
Pour elle, cet endroit est comme maudit. 

Mais moi je suis là. 
J'ai besoin de voir, de sentir, d'être avec toi. 
Au pied de ce gratte-ciel, qui me présente l'éclat de ses vitres, immense et fier, comme une provocation à ceux qui ne sont plus.
Je ne suis pas le seul, beaucoup se recueillent comme moi. 
 
Ce ballon rouge, il est pour toi. 

Rouge comme mon cœur qui saigne du manque de toi. 
Rouge comme le feu qui a embrasé les tours.
Rouge comme la rage que j'ai contre ceux qui ont la haine des hommes.
Rouge comme l'amour que je te porte, sans même te connaître. 
Rouge comme le sang d'un père qui coule dans les veines d'un fils. 
Rouge chagrin.


62e participation à l'atelier Une photo, quelques mots, de Leiloona, du blog Bric à Book.

lundi 29 février 2016

Tel est pris qui croyait prendre (Une photo, quelques mots #60e)

©  Manue

Putain, que c'était froid!! 
Le filet d'eau glacée qu'il reçut sur la tête eut le mérite de remettre les idées de Luc en place. 
Nom de Dieu, mais qu'est-ce qu'il foutait là? 
A subir cette première (et sans doute pas la dernière) torture pour les beaux yeux de cette nana? 
Il fut pris d'un rire nerveux. Qu'est-ce qu'elle était con, cette expression ! Ses "beaux yeux"? Sans blague... Cette rouquine n'avait pas de beaux yeux, non, ça non. Ni des yeux de biche, oh ma biche, ni des yeux révolver, non plus.
C'était tout lui, ça! Se fourrer dans un pétrin sans nom (à défaut de se fourrer en elle, après tout c'était pour ça qu'il était là) avec dans la tête des mièvreries de chansons guimauve, qui alimentaient ses jeux de mots pourris. 
Ses yeux, à elle, trainaient des valises dans lesquelles on aurait dit qu'elle planquait tout son dressing, chaussures comprises. 
Mais son cul... ah, son cul! Ferme, haut, et rond. Et ses seins...  
Ah Nina !

C'était plus fort que lui, il n'avait pas résisté. 
Sa chair était faible.
Elle l'avait outrageusement aguiché dans le bar, avait jeté son voluptueux dévolu sur lui, faisant fi des gens qui l'entouraient, l'avait touché, caressé là où il fallait, sans gêne, avait même embrassé son crâne rasé de la veille (il en avait eu marre des réflexions sur sa calvitie naissante. Un coup de tête, c'était le cas de le dire). Enfin, elle lui avait promis qu'il pourrait tout lui faire, s'il la suivait sur le champ. 
Il avait laissé les potes payer sa bière, et avait saisi la main, qui déjà, l'entrainait vers un escalier dérobé, qu'il n'avait jamais remarqué avant. Et pourtant, dans ce bar, il y avait ses habitudes !
Ils montèrent longtemps, les étages se succédant dans ce colimaçon qui lui tournait la tête. Elle ouvrit une imposante porte en bois massif, et il prit en pleine poire les effluves lourds d'encens, de sueur, et de parfum capiteux de l'atmosphère du lieu. 

Et dire qu'il était parti pour boire un verre ou deux avec ses collègues, tout simplement! Tous travaillaient dans l'immeuble d'en face, pour un grand groupe financier qui leur mettait une sacrée pression. Alors il n'était pas rare qu'ils viennent se détendre ici après le boulot.

Et voilà maintenant, il était là, à observer (comme beaucoup d'autres, pris au même piège que lui, à en juger par l'étalage de costumes masculins et chaussures de luxe qui trainaient dans l'entrée) des rituels dont il ne saisissait pas le sens, si ce n'est que Nina, qui le regardait faire, avait affirmé que ça l'excitait. 
Des trucs pervers, il en avait testés pas mal. Mais ça, jamais. Il entendait, à intervalles réguliers, quelques claquements secs, puis des cris, plus ou moins étouffés. 
Une chose était sûre, si Nina voulait tirer quoi que ce soit de lui, il fallait qu'elle arrête cette douche glacée, car bientôt il ne resterait plus aucune partie de son corps qui ne soit ni fripée ni racornie. Déjà qu'il n'était pas un modèle de muscles et d'abdos bien dessinés...
A ce moment, comme si elle lisait dans ses pensées, le filet d'eau se tarit. 

- Retourne-toi. Debout.
Il frémit, mais obéit. Sa voix rauque provoquait cet effet sur lui.
- Enlève ton slip. Maintenant. Mains au-dessus de la tête. 
Il obéit encore.
- Ferme les yeux. 
Il ne se fit pas prier, devinant que son but était proche. 

Lorsqu'il entendit le déclic, tellement significatif, d'un appareil photo, Luc ouvrit les yeux et mit, par réflexe, les mains devant son sexe. 
Nina mâchouillait une mèche de ses cheveux de feu, en tapotant sur son téléphone.
- La photo est très réussie. Si tu ne veux pas qu'elle se retrouve dans les e-mails de ton patron et dans ceux de toute la boite, tu reviens ici avec 10 000 euros. Cash. T'as deux jours. Sinon... 
Sonné, Luc se rua sur elle.
- Espèce de... 
Elle le retint en pointant sur sa poitrine le bout d'une cravache qu'il n'avait pas vue. 
- Tu fais encore un pas, et y'a deux gros balaises qui débarquent, prêts à te refaire le portrait. Maintenant dégage. 

Elle enfonça encore un peu l'aiguillon de sa cravache sur sa poitrine, juste assez pour lui faire mal, avant de le retirer brusquement. Le mouvement fit vaciller Luc, qui s'écroula au sol, la tête dans les mains.


Une participation un peu barrée, je le reconnais, cette fois. Mais bon, c'est ma soixantième, alors ça se fête! 
Merci Leiloona